Nous avons célébré les quatre vingt dix huit ans de ma grand-mère il y a une dizaine de jours. Nous avons changé de quartier général il y a deux ans. Nous avons pris l’habitude de nous réunir dans une vieille brasserie parisienne située non loin de notre appartement. La clientèle est composée de fidèles habitués très vieille France. On s’y rend après la messe, pour se réunir en famille ou encore célébrer un événement. La réunion était à marquer d’une pierre blanche pour trois raisons : la première était bien entendu la nouvelle étape franchie par ma grand-mère, se rapprochant lentement mais surement de ses cent ans auxquels elle tient comme à la prunelle de ses yeux ou encore à sa dose quotidienne de beurre (contrairement aux idées reçues, les graisses animales semblent conserver). La seconde était plus personnelle. Ainsi, et après presque vingt années de mariage officieux, ma mère considère-elle enfin Snooze comme faisant partie de la famille, et l’a naturellement convié à se joindre à nous. Je garde enfin le meilleur pour la fin. Ce déjeuner était le baptême du feu pour G, le nouveau compagnon de route de ma petite maman : il allait officiellement m’être présenté, présenté à Snooze, mais également à la meilleure amie de ma mère. Trois sorties du placard pour le même prix. Fortiche maman Chondre.
Ma grand-mère était naturellement enchantée d’être le centre de toutes les attentions. Elle avait veillé à changer les piles de son appareil auditif afin de ne manquer aucune conversation. Elle fait partie des personnes qui se satisfont de leur surdité, surdité leur permettant de s’isoler de temps en temps et surtout de ne pas entendre les inepties éructées par leurs entourages. La dernière fois que nous avions organisé un dîner tous ensemble fut à l’occasion du dernier réveillon de Noël. Cette soirée fut particulièrement glauque. J’avais alors passé une quantité incroyable de temps et d’énergie à préparer le repas, trouver les cadeaux idéaux, mais également mettre en ordre notre appartement. Tout était réglé : mes ascendantes étaient conviées à dîner et devaient naturellement passer la nuit à la maison. Ma mère en avait décidé autrement : 19h00, arrivée. 19h30 Apéritif. 20h00 entrée. 20h30 plat. 21h00 Ouverture des cadeaux. 21h30 dessert. 22h00 ma mère contacte sans me prévenir une compagnie de taxis. 22h07 : Départ. Ma grand-mère était triste et déçue de partir aussi tôt car elle se faisait une joie de passer une nuit chez son petit fils. Pour ma mère, il était inutile de discuter. Mamie était une personne très âgée, donc fragile. Elle devait rentrer à la maison et se reposer. Ita Missa Est. La messe de minuit était dite. Amen.
J’ai soudainement compris l’origine de mes névroses en me retrouvant seul à la maison un 24 décembre au soir et me suis juré de ne plus jamais organiser un réveillon.
Cette fois-ci, nous étions tous coincés au restaurant, et ma mère ne pouvait pas trouver un prétexte valable pour s’échapper rapidement du repas. G est arrivé en retard car il devait s’occuper de sa femme avant de nous rejoindre. Oui, G est encore marié, et c’est tout le problème. Cela fait maintenant plus de dix ans que sa femme est un légume. Rencontrer ma mère fut certainement pour lui une bouffée d’oxygène. N’ayant jamais posé la moindre question sur lui, j’ai appris de la bouche de ma grand-mère qu’elle le connaissait depuis l’âge de neuf ans. Ma mère connaitrait donc G depuis plus de soixante ans. Leurs chemins se sont séparés lorsqu’ils se sont mariés. Il appelle maintenant ma maman sa princesse et lui caresse de temps en temps la joue. Si la sensation est curieuse, elle n’est toutefois pas urticante.
Si ma grand-mère était ravie d’être la vedette du jour, il en était de même pour ma mère qui n’a pu s’empêcher, comme tous les ans, de faire comprendre à nos voisins de table et au serveur que sa mère avait presque cent ans. Elle adore tout particulièrement qu’on lui dise que sa maman ne fait vraiment pas son âge et qu’il est vraiment beau de vieillir ainsi. L’apothéose est généralement associée au dessert car il y a de fortes chances qu’il soit apporté avec une bougie plantée dedans. Ma grand-mère s’en moque. Elle est simplement heureuse de voir son entourage heureux. Je le vois dans ses petits yeux noisette qui ne cessent de briller.
Ma grand-mère, je l’aime très fort. Peut-être un peu con de le dire ou de l’écrire. Je n’oublie pourtant jamais de lui rappeler avant de raccrocher le téléphone ou de la quitter. C’est une personne bien. Une vraie gentille. C’est sans doute la raison pour laquelle ma mère lui a confié mon éducation. Elle m’a appris à lire, à écrire, et m’a fait visiter les quatre coins du pays, à l’image de l’ouvrage qu’elle lisait lorsqu’elle était petite « Le tour de la France par deux enfants » et qu’elle n’a pas manqué de me faire , même si très peu adapté à notre époque. Elle est fière de son petit-fils. Je sais qu’elle adore passer du temps en ma compagnie.
Moi aussi. Je capte les moindres secondes comme si ces instants étaient les derniers. Des petits atomes de bonheur. Personne n’est éternel et je sais pertinemment que je serai dévasté le jour ou elle partira. C’est pour cela que, égoïstement, j’en profite le plus possible. Je lui fais des câlins, je l’embrasse, je la regarde longuement, je lui prends la main. Quatre vingt dix huit, oui, c’est un bel âge. Mais mamie, elle s’en moque de son âge. L’important reste qu’elle puisse encore s’occuper de sa maison et de son jardin, cuisiner ses petites tartes aux pommes, et surtout qu’on la laisse tranquille lorsqu’elle allume son poste de télévision et regarde « Questions pour un champion ».
En attendant quatre vingt dix neuf ou cent. Vivre aussi longtemps tout en restant indépendant, physiquement valide et sans sucrer les fraises. C’est tout le mal que je me souhaite.










dans la Boum, quelques années en moins.





















































