Il y a presque dix ans de cela, je me suis lancé dans une drôle d’aventure, la grande aventure du moi intérieur, une psychanalyse. Je me rendais alors trois fois par semaine chez mon analyste. Le rituel était le même. Je le saluais, m’allongeais sur un lit très confortable et commençais à lui parler de tout et de n’importe quoi. Il était situé derrière moi. Je ne sentais jamais sa présence, simplement sa respiration, de légers mouvements, quelques signes d’approbations. La pièce était triste et sombre. Parfois, lorsque j’étais fatigué, mes paupières devenaient terriblement lourdes et il m’est souvent arrivé de m’endormir quelques minutes. Il ne me parlait quasiment jamais, je faisais tout le travail. C’est le principe de l’analyse. Au bout de trente minutes, je me levais et déposais en liquide soixante euros. Acquérir un appartement ou une analyse, il faut toujours choisir.
J’ai rapidement été lassé par ces rendez-vous. Comme de tout. Cependant, se débarrasser d’un analyste n’est pas chose aisée car il trouve toujours un argument qui fait mouche. Je me suis longtemps préparé à mettre fin à notre relation, mais chaque fois, comme s’il le sentait, il ouvrait des portes et me donnait accès à des pièces jusque-là inexplorées. Je parlais beaucoup de mes parents, de mes relations professionnelles et de mon couple. Un soir, j’ai abordé le thème des troubles obsessionnels compulsifs. Je lui ai notamment confié qu’il m’arrivait fréquemment de compter les lignes blanches sur la route ou encore les mots des sous-titres d’un film en langue étrangère. Il fallait toujours que la somme soit égale à un chiffre pair. Il a astucieusement fait le rapprochement entre la quête du pair et la quête du père qui avait toujours été absent de ma vie. Étant épuisé par nos nombreuses rencontres, je lui ai lâchement envoyé une lettre lui notifiant ainsi notre séparation définitive.
Plus récemment, j’ai ressenti le besoin de me confier à une personne neutre. Sur les conseils de mon généraliste, j’ai pris contact avec un médecin psychanalyste, et ai recommencé le travail. Ce n’est pas vraiment une analyse. Je lui fais face et nous parlons de ma vie une fois par semaine. Cette personne est très maternelle, rassurante et très douce. Elle a conservé un fort accent espagnol. Son cabinet est convivial, confortable et chaleureux. Une odeur de fleur d’oranger flotte dans la pièce. Elle vient toujours à ma rencontre dans la salle d’attente. J’attends toujours qu’elle prenne place dans son fauteuil avant de m’asseoir. J’initie toujours la conversation, et lui demande de ses nouvelles, comme si elle était ma patiente. Cela la fait rire. La faire rire me fait rire en retour.
Contrairement à ma première expérience, mon interlocutrice est partiale, dynamique, présente, et me donne son avis. Je lui parle de mon couple, bien entendu, mais également de mes amis dont J (ai-je déjà dit que J était beau, cultivé, intelligent et attentionné). Elle m’a même appris à prononcer son prénom imprononçable. Il y a quelques jours, je suis revenu sur mon enfance. Je lui ai raconté que j’avais été très tôt indépendant par obligations. Chose peut-être impensable aujourd’hui, il m’arrivait de prendre le métro seul lorsque j’avais huit ou neuf ans. Ma mère rentrant du travail peu avant minuit, je devais m’organiser entre l’heure du gouter et celle du coucher. Je devais participer au ménage que nous formions avec ma mère : courses, lavage, séchage, repassage, repas. Tout cela était bien naturel car nous n’étions que deux.
Seulement voila. Je fais partie de ceux qui nécessitent d’être vivement secoués pour travailler, même encore maintenant. Si je travaille généralement très vite et très bien (une touche de prétention ne fait jamais de mal), j’arrive difficilement à me concentrer et à me mettre au travail. C’est comme ça. J’ai ainsi vécu sur mes acquis jusqu’en sixième. Cinquième : redoublée ; quatrième, médiocre ; orientation évitée de justesse en troisième ; seconde curieusement sans problème ; première S désastreuse ; Baccalauréat D raté. Lorsque je rentrais à la maison, je commençais par jouer avec mes Legos, puis avec ma console de jeux jusqu’à l’heure du diner. J’allumais la télévision et m’endormais sur le canapé avant de ramper comme une limace jusqu’à mon lit. Les devoirs étaient reportés au lendemain, toujours au lendemain.
L’effet fut double. Je suis rapidement devenu un élève médiocre. Pas crétin, juste médiocre. Laisser un enfant seul lui permet également de gérer son alimentation, un désastre pour un adolescent au tropisme plus que certain pour le sucre et les corps gras. Tout comme les abeilles, mon corps s’est transformé, au point d’être plus qu’en surpoids. Le serpent se mord la queue. Un enfant médiocre, timide et gros fréquente moins d’amis, se retrouve de plus en plus seul et compense le vide affectif par la nourriture. Les parents ne voient généralement rien, surtout s’ils font partie d’une génération ou formes et embonpoint sont associés à bonne santé. J’ai toutefois évité l’affreux appareil dentaire.
Restons positifs. Tout cela ne m’a pas empêché de me mettre bien plus tard intensivement au sport et d’être le plus diplômé de mon quartier. Je suis alors, chance aidant, tombé dans l’excès inverse.
J’ai raconté cette histoire à ma nouvelle amie du lundi soir. Tout comme mon premier analyste, elle a fait mouche en me disant que finalement, je tentais d’offrir à Snooze toute l’attention et l’équilibre que je n’avais pas reçus lorsque j’étais un enfant. Oui, Snooze n’a jamais eu à se préoccuper du quotidien en passant directement de chez ses parents, où il était nourri, logé et blanchi, à chez moi. Oui, j’avais très certainement trop materné Snooze car j’ai toujours pensé qu’il était bien plus fragile que moi. Oui, au bout de vingt années de vie en commun Snooze ne peut que m’associer au quotidien.
Le serpent se mord une nouvelle fois la queue :)
19 Commentaires sur “L’analyse de mon moi intérieur”





3 août 2011 à 16:29
Je ne peux pas m’empêcher de voir ta nouvelle psy comme l’oracle de Matrix
(enfin la version 1 bien sûr
)
3 août 2011 à 16:35
Etrange ce lien entre les manques et la forme du corps… Mais j’ai si peur de ce qui se trouve derrière cette interrogation que je refuse de pousser la porte du psychanalyste. C’est fort courageux de ta part! Bravo! (Et puis bien contente de te lire à nouveau!)
3 août 2011 à 18:58
Tiens, tu ouvres une porte là que je n’avais, malgré une analyse, jamais poussée.
4 août 2011 à 9:05
Premier pas : le savoir, Deuxième : l’accepter, Troisième : En parler aux autre Quatrième : en parler à la personne concernée Cinquième : Accepter les conséquence
4 août 2011 à 12:18
Je me retrouve assez dans ce que tu dis même si les situations sont nettement à l’opposé l’une de l’autre. Ailleurs eu affaire à quelques psys il y a longtemps, j’avais accroché avec un homme sérieux et qui savait m’orienter vers des aspects de ma personnalité que je ne connaissais pas. Mais comme toi, je me suis lassé et ai arrêté les frais. Je sais que j’en aurais peut-être encore besoin mais pour le moment, je ne me sens pas la force de ré-ouvrir les portes refermées et d’en ouvrir de nouvelles. Mais apparemment toi, tu l’as eu (cette force) et tu es apparemment tombé sur une bonne personne. Je ne peux que te souhaiter du courage et bonne introspection
.
6 août 2011 à 10:04
@ krysalia: Amusant. C’est exactement ce que je pense d’elle
@ Saa: le blog est une excellente analyse tu sais.
@ Valérie de Haute Savoie: le pouvoir du psy (ou du pchit comme le disait mon ancienne concierge)
@ Mers: la cinquième étape est certainement la plus compliquée.
@ JM: Merci JM
10 août 2011 à 23:36
Tu progresses vite avec elle non ? Être associė au quotidien devrait rassurer, mais là on dirait que c’est un élément négatif de votre vie commune… Hem, hem, vas-tu changer votre mode de vie ? Pour voir…
15 août 2011 à 15:34
on fait comment pour se mettre a trouver une psy?
je pense qu’il va falloir que je finisse par passer par cette case là tout de même.
15 août 2011 à 22:15
Alors que dirais-tu, utile ou non? Merci de te confier à nous aussi . Je me retrouve dans tout ce que tu écris. Copier coller .
18 août 2011 à 7:34
« ma nouvelle amie du lundi soir »
J’aime cette formule.
Des semaines que j’ai envie de te parler mais pas derrière un écran, d’ordinateur ou de téléphone. On se voit, bientôt, dis ?
19 août 2011 à 9:31
Je ne veux pas le formuler avec méchanceté mais plutôt de le faire avec une pointe d’ironie : il est vrai que tu traites ton jules comme un gosse (au fil des pages de ton blog, on a l’impression de voir une mère qui se plaint de ranger, de tout faire, et pourquoi pas, en caricaturant, de repasser les serviettes de toilette ?) Bref, de voir un couple très lourd, sans légèreté mais avec des contraintes incroyables, sur le model de la bourgeoisie de province mais pas avec de la belle légèreté, celle qui fait que le domicile est un lieu où l’on a envie de revenir (et pas pour la jolie décoration muséale ou le linge bien plié dans la jolie armoire de famille avec de la lavande). Bon sang que tout cela parait lourd. Et a traiter son jules comme un gosse (et à te transformer en sorte de matrone plaintive, alors que tu es son mec, pas autre chose que son mec) et bien ton jules, il fait sa crise de croissance, d’ado et il se casse faire sa vie ailleurs, c’est normal, c’est le schéma. Personne ne te demande d’être autre chose que son mec, son mec et son mec. Rien d’autre, et ça c’est le couple, la vie amoureuse et la vie d’un couple. Regarde autour de toi, les seuls couples qui tiennent, homo ou non, sont les couples non normés, et où il y a de la légèreté, pas de la norme à la con qui exige que l’un des membres se transforme en cuisinière, laveuse et lingère aux conversations moralisantes.
20 août 2011 à 10:56
@ Fauvette: J’ai déjà commencé à changer notre mode de vie. ET franchement, tout va bien mieux depuis. Tout n’est question que de motivation et de confiance.
@ Sylvain Laynivs: tout n’est question que de volonté, de courage, et surtout de trouver la bonne personne.
@ Anne. Oui oui oui, quand tu veux. Nous parlerons de micro pénis?
@ Z. Je tiens avant tout à te rassurer, je repasse bien les serviettes et même mes chaussettes. Plus sérieusement, je pense que tu es assez fin pour avoir compris que même si, à aucun moment, je ne me suis jamais permis de mentir pendant ces six années d’écriture, ces billets sont biaisés car je ne raconte pas l’intégralité de ma vie sur ce blog. Second point, je m’amuse uniquement à décrire les points les plus caricaturaux de ma modeste existence et seuls mes proches, et encore, peuvent me juger et connaissent plus ou moins la réalité. Enfin, je pense que vivre et avoir vécu pendant presque vingt années avec la même personne nécessite à la fois équilibre, partage et symbiose. Si je m’étais lassé ou si Snooze s’était lassé avant, notre histoire n’aurait pas duré aussi longtemps. Oui, comme tu le dis, ma vie te parait lourde, mais tout n’est question que paraître. Même si comme beaucoup je dois faire face à certains problèmes, je pense faire partie d’une caste ultra privilégiée. Je pense même encore vivre dans un mélange de légèreté et d’insouciance, à la fois dans ma vie privée et dans ma vie professionnelle. Ma vie de Bree van de Kamp, décrite au fil du temps, n’est que caricaturale, même si je l’avoue une nouvelle fois, j’adore les nappes blanche parfaitement repassées et amidonnées. Je te souhaite d’avoir une vie aussi riche que la même.
Si ce n’est pas le cas, je reste bien entendu à ta disposition pour te donner de petits conseils, dans la limite du possible.
20 août 2011 à 21:24
Je te remercie de tous ces conseils ; je n’aurais jamais pu imaginer, sans toi, qu’un blog fût autre chose qu’une présentation biaisée de soi. Merci donc de ces précisions hautement nécessaires à la lecture.
Plus sérieusement, l’écriture d’un blog me parait fascinante ; pourquoi se donner à voir de façon évidemment biaisée (il n’y a que les mauvais sociologues en herbe qui pensent voir dans ces pages-là des représentations de société) ? J’avoue que je n’ai pas enquêté sur la chose, mais je ne sais toujours pas quoi penser de ces formes cathartiques d’écriture données à commentaires. Il faudrait, et là je suis sérieux, que tu me donnes quelques éléments de réponse. Ce ne peut-être complémentaire à une psychothérapie, car les réponses des lecteurs ressemblent à tout sauf à une aide quelconque. Est-ce pour se faire des amis, est-ce une forme de médiation sociale ? Est-ce pour se décharger d’une angoisse, mais alors pourquoi la faire à lire à tant de personnes qui ne seront pas à même de l’analyser ? Là tu me renseignerais vraiment, mais pour ce qui concerne la vie de couple, j’aligne un peu moins d’années de vie commune avec mon « chum », (je suis plus jeune que toi), à une vie professionnelle passionnante, mais une vie qui correspond bien à de la joie et à de la légèreté, sans passer pour autant par le repassage de linge amidonné. Enfin une précision, les » castes » et pire encore, les » castes de privilégiés « , me font toujours un drôle d’effet, sans doute est-ce dû à une conception des choses de la vie un peu plus légères et probablement beaucoup plus égalitaires que les tiennes. Les diplômes doctoraux et autres ne me sont pas montés à la tête. Il ne me rassurent d’ailleurs pas non plus.
21 août 2011 à 11:31
Merci pour tes longs commentaires. Je n’ai pas la prétention de porter un jugement sur les sociologues en herbe. Le blog n’est qu’une évolution. Il permet, d’une certaine façon, de mettre des mots sur des sentiments, des émotions, des joies, des blessures. Pas de médiation sociale ou de club de rencontre. Le but initial n’était pas de me faire des amis, même s’il est vrai, et à ma grande surprise, que j’ai fait de vraies et sincères rencontres. Rien que pour cela, je reste heureux d’avoir démarré cette belle aventure. Quant aux lecteurs, tu te trompes fortement. Je ne reviens pas sur ta vision désuète des castes privilégiées ni sur ton jugement sur les diplômes doctoraux. Nous ne nous connaissons pas (je l’espère vivement), tu ne connais ni mon existence, ni mon histoire, ni ma conception des choses de la vie. Si mes billets et plus généralement ma vie t’irritent, rien ne sert de t’affliger une telle souffrance en lisant de façon apparemment si assidue ces modestes billets.
Je te souhaite sincèrement une nouvelle fois d’aligner autant de belles années avec ton chum, de profiter de ta jeunesse, de la légèreté de ta belle vie gorgée de principes et d’humanisme.
25 août 2011 à 20:31
Bizarrement ton paragraphe sur ta « médiocrité » me parle beaucoup. J’ai volontairement été un élève très moyen avec également du redoublement pour cause de feignantise aggravée. Je réalise que nous avons pas mal de choses en commun, Amanda (Lily par exemple!)
J’espère que ça va en tout cas, moi ça baigne beaucoup mieux qu’en Mars (ce qui n’est pô difficile) des bises à toi et ton mari!
(ps: t’as le droit de me contacter quand t’es à Londres, je suis encore à mi-temps pour quelques temps encore…)
25 août 2011 à 20:32
Et c’est quoi de gravatar de bordel de bite????
(c’est bon pour ton référencement!)
21 septembre 2011 à 13:03
Hi Chondre!

Est-ce que votre adresse de contact (at)daske.net est bien celle par où on peut vous joindre?
Je vous ai y envoyé un mail il y a une semaine, j’avais une question à vous poser.
Merci bcp!
20 décembre 2011 à 22:58
Dis, « Chondre », quand est-ce que postera de nouveau un billet, plutôt que des tweets?
24 janvier 2012 à 10:34
C’est fait ;)